Feuilleton spécial confinement 

roman prehistoire paleolithique.png
préhistoire; mammouth; silex; Brassempouy
collier; paleolithique; Brassempouy
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Aquarelles de Michèle Wauquier

Bonjour toutes et tous. Comme bon nombre d'auteurs de ma connaissance, je vous propose la lecture d'un roman en cours d'écriture, sous forme de feuilleton dont vous découvrirez chaque jour quelques lignes. Ce texte est sans doute le début d'un nouveau roman; vous assistez au jour le jour à son écriture. Un premier jet que je sais qu'il faudra améliorer, travailler retravailler... Plus tard, lorsque tout sera rédigé. 

 Nous partons vers la Préhistoire. Bon voyage! 

Copyright C. Laborde 2020

femme gravettien

Pour alléger la présentation de la page, les chapitres 1 et 2 et 3 sont désormais en pdf. 

Chapitre 4

Episode du 21 avril 2020

Femme si lointaine et si proche, je te retrouve. 25 000 ans nous séparent. Un rien dans notre histoire. 

J’ai tout de suite perçu en arrivant que tu acceptes de nouveau ma présence. Un je ne sais quoi, une onde hésitante puis une résurgence qui renaît. Tu m’as permis jusqu’à présent de t’accompagner dans ta jeunesse, je t’ai vue mettre au monde ton premier enfant. Des présages de confiance, ai-je pensé. 

Tu lèves les yeux vers moi et me fais un signe de la main. Je ne comprends tout d’abord pas. Est-ce simplement un salut ? Veux-tu que je reste encore éloignée, à juste distance ? Que je me contente de te suivre dans tes pensées ? 

J’attends accolée à la paroi de l’entrée, ta main s’élève de nouveau, s’agite en un battement d’aile de papillon. 

Je ne connais pas la gestuelle de ton passé. Aviez-vous ces signes d’invite ? Je ne voudrais pas mal interpréter le tien et me voir fraichement reléguée au rang de spectatrice contestée. 

Je sais rester silencieuse. Je ne souhaite pas profaner ton récit. Par des clichés qui me viennent à l’esprit. Ceux qui ne voient ton époque qu’au travers d’hommes sauvages et brutaux, de femmes tirées par les cheveux, soumises et exploitées. Je laisserai de côté ces personnages de notre littérature, ces géants vivant entourés de dinosaures, combattant les croyances, s’insurgeant contre une soi-disant dictature de ceux qui parlent aux esprits, découvrant et partageant des outils sans permettre à l’étendue des siècles le loisir de les faire émerger.  

J’essaie de n’être qu’écoute. Ne pas comparer avec mon époque, ne pas te laisser entrevoir ce que l’humanité est devenue. Ne pas changer le cours du temps.

Tu es pure, il n’est pas pensable que je vienne te souiller. Je n’arrive pas en conquérante, persuadée de son bon droit. C’est toi qui au contraire pourrais donner des leçons à mes contemporains. 

Aube de la femme moderne, tu en confirmes les teintes annonciatrices. Des couleurs pastel, mouvantes, laissant peu à peu se dévoiler des contours plus nets.  

Tu m’accueilles, moi la nomade du temps. Dont tu te gardais, que tu acceptes maintenant. Encouragée par la certitude de mon attention bienveillante. 

Tu m’approches. Tu me tends la main. Je te suis. 

Bienvenue, sembles-tu me dire. J’étais descendance très éloignée, avec qui on peine à entrevoir les liens, je deviens maillon familier.  

Episode du 22 avril 2020

Elle m’emmène vers l’extérieur de la grotte. Une longue pente qui s’incline vers le ruisseau. Des herbes foulées, quelques arbres qui dispensent des ombres protectrices. Je regarde attentivement où je pose mes pieds, des dizaines de foyers y sont répartis. Des petits, des grands, un très grand, même. Et l’un d’entre eux, le plus proche de l’entrée, entouré de galets. L’air s’appesantit des fumées qui s’en échappent. Ce qui ne semble pas déranger ceux que nous croisons.

Ils sont nombreux à y travailler. Des jeunes, des enfants, des hommes. Au moins une cinquantaine. Cernés par le claquement des percuteurs.  

 

Chaque lieu dans ce campement sert à quelque chose de différent. Ici, c’est le domaine de la pierre. Uniquement. Les enfants et les jeunes, ce sont les apprentis. Ils n’ont pas assez d’habileté pour tailler ce silex gris-noir qui devient gris bleuté avec le temps. Un silex de très bonne qualité que nous allons chercher loin d’ici. Du matin au soir, ceux qui y vont doivent marcher pour le ramener. Souvent, ils le préparent sur place avant de revenir. Il n’est réservé qu’aux maîtres. Les autres, tous ceux qui apprennent encore, s’essaient sur du silex proche, celui qui provient de derrière cette colline. Peu importe alors qu’ils ne réussissent pas, nous pouvons facilement aller nous approvisionner. 

 

Je ne suis pas experte en industrie lithique, mais je reconnais que les débitages ne sont pas très soignés. Des lamelles à la mise en forme minimale, des pièces esquillées, des perçoirs, des grattoirs, des outils simples à fabriquer. 

 

Dans mon dernier campement, nous employions des galets noirs pour percuter. Ici, ils utilisent cette roche claire très résistante, formée de nombreux grains assemblés. Ils travaillent sans cesse, d’essai en essai, ils parviendront plus tard à confectionner des pointes à dos. 

 

Je suis étonnée par l’abondance de débris. Ils les laissent s’accumuler sur place, les déplacent à peine pour s’asseoir. Pourtant, parmi eux, il me semble remarquer des armatures terminées. Mélangées aux éclats. Que font-elles là ? Elle a suivi mon regard surpris. 

 

Ici, en plein air, c’est un endroit où l’on jette tout ce qui ne sert plus. Les débris de taille, bien sûr. On ne peut plus rien en faire. Mais aussi des lames taillées si irrégulièrement qu’elles se briseraient aussitôt si on essayait d’en percer le flanc d’un renne. Tout cela, ce sont des tentatives qui ont échoué. Et puis nous délaissons parfois des armes qui ne peuvent plus être utilisées. De temps en temps, lors des rabattages, les animaux sont si vigoureux que les pointes en silex se cassent dans leur ventre. Elles sont abandonnées ici. 

 

Un peu à l’écart, deux hommes démontent des armes de chasse. Ils désolidarisent le manche de l’embout en silex. Des gestes appliqués, minutieux. Ils observent, retaillent, essaient de nouveau de les emmancher, recommencent. 

 

Là, ce sont de très bons artisans. Ils peuvent parler aux pierres, ils reconnaissent celles qui pourront encore repartir en chasse. Il suffit parfois de peu de choses. En retailler le fond, préparer un mélange de pierre rouge et de sève de pin, entourer de liens et recoller. Quelquefois, si elles sont trop abimées, ils les remplacent. Les chasseurs savent à quel point ces hommes leur sont indispensables. Sans eux, sans cette attention qu’ils portent à chaque fragment, leurs armes mettraient leur vie en danger. 

 

Je reste songeuse. Atelier de réparation, lieu de rejet, d’apprentissage, atelier de taille… Tout est prévu. Tout ici est organisé. Sans heurts, sans prise de pouvoir semble-t-il, en toute quiétude. 

Elle et moi nous attardons longuement à les regarder travailler. Ma présence ne les dérange pas. 

J’en viens à me demander s’ils me voient ou si je ne suis qu’une imperceptible entité.

Episode du 23 avril 202

 

Quittant l’avant de la grotte, Elle se dirige vers l’intérieur. Je la suis. Je crois qu’elle va rejoindre le petit groupe avec lequel elle était lorsque nous nous sommes rencontrées, mais elle continue son chemin, plus profondément sous terre.

Nous longeons ce premier grand espace où elle était installée, au haut plafond voûté. Puis, délaissant un sombre boyau sur notre droite, nous nous engageons dans une galerie étroite, plus humide, que les racines des arbres de la colline au-dessus de nous ont perforée. 

Tout est sombre. La lumière de l’entrée ne parvient que difficilement jusque là. Le chemin souterrain se resserre. Elle doit maintenant se courber. Une nouvelle ramification. Elle se dirige vers la gauche, dans une autre galerie bien plus étroite encore. 

Nous nous arrêtons là. Je cligne plusieurs fois des yeux pour essayer de m’habituer à l’obscurité. Elle paraît ne pas avoir de mal à y voir. Elle connaît si bien son campement qu’elle peut certainement s’y diriger les yeux fermés. 

Tandis que les précédentes galeries étaient occupées par des artisans, ici il n’y a personne. Un quasi-silence. Les sons de l’extérieur ne nous parviennent que très faiblement. J’ai l’impression d’être dans un sanctuaire éloigné du monde des vivants. 

Elle s’accroupit. De ses bras fins, elle me montre. Nous sommes bien loin de l’accumulation de débris que nous avons vue au-dehors. Ici, tout est ordonné, sans un seul éclat de silex ou d’ivoire. Ce ne sont qu’objets assemblés. Tout d’abord des incisives perforées, de cerf peut-être, disposées en arc de cercle autour d’une sorte de foyer où j’entraperçois des fragments d’os brûlés. Saupoudrés d’une poussière ocre. Aussitôt, je pense au rite funéraire qu’elle m’avait conté. Serait-ce une sépulture ? Je ne vois pourtant aucun ossement humain.

A peine en retrait, une dizaine de pointes à cran en silex qui ressemblent à une lame de couteau avant qu’elle ne soit emmanchée. Je reconnais ce silex gris que seuls les meilleurs artisans peuvent travailler. 

J’ai appris plus tard qu’ici est l’unique gisement pyrénéen de ces points à cran du Gravettien. Je suis face à des merveilles. 

Bien plus nombreuses sont les armatures. Je passe délicatement mes doigts sur leur surface, Elle me le permet. La taille m’apparaît extrêmement précise. Ce sont des objets terminés, qui ont sans doute dû servir pour la chasse : quelques-uns semblent avoir été sectionnés et soigneusement recollés. De grandes lamelles complètent ces outils en pierre. J’ai l’impression d’être dans un fabuleux musée archéologique, où seules les plus prestigieuses pièces sont exposées.  

Je lève un regard émerveillé vers Elle. Un énigmatique sourire et elle me désigne, au milieu de petits objets, une très longue pointe. Ce n’est apparemment pas de l’os. Serait-ce alors de l’ivoire ? Délicatement, Elle la dépose dans mes mains, m’invitant à la voir avec le bout de mes doigts. Je ressens de fines incisions, sur toute la longueur. Des lignes parallèles, parfaitement espacées, légèrement obliques. Et à contresens, de courts traits tout aussi soigneusement gravés. Parfaite symétrie. Au-delà du travail de l’ivoire, racler, polir, l’artisan, l’artiste devrais-je dire, s’est investi davantage encore en créant ce décor si simple et recherché à la fois. Je ferme les yeux, je l’imagine.

 

Nous sommes dans le lieu le plus secret de notre grotte. Celui où nous ne venons que pour nous rapprocher des esprits. Pour les invoquer, les remercier. Nous leur faisons des offrandes. Les plus belles pièces que nous ayons confectionnées. Celles qui montrent notre force, notre habileté. Celles qui ont permis d’abattre les plus grands des rennes. Celles où notre minutie s’est le mieux exercée. 

C’est grâce à eux, ces esprits familiers, que nous y sommes parvenus. Parce que nous les écoutons, parce qu’ils vivent en nous, que sans eux nous ne trouverions peut-être pas la même fougue, le même souffle. Ils nous montrent le beau, le rare. Cet ivoire est l’un de nos biens les plus précieux. Nous le conservons minutieusement et ne le confions qu’aux plus émérites d’entre nous. Les mammouths ont déserté les alentours depuis très longtemps, mais ils nous ont laissé leurs si grandes cornes, cachées au milieu des herbes. 

C’est cet ivoire que je travaille maintenant, un don qui en traversant le temps est parvenu jusqu’à moi, jusqu’à toi. 

Episode du 26 avril 2020

Elle, pardonne-moi. Voici plusieurs jours que je ne suis pas revenue dans ta grotte. Je pense à toi, pourtant. Tu me manques. Tu es sans cesse présente à mon esprit. Tu m’accompagnes.

Je ne sais si te retrouver est une fuite hors de mon monde ou une manière pour moi de changer mon regard sur ce qui m’entoure. Elle, tu es femme-lumière. Tu es source bienfaisante.

Tu apaises mes peurs, tu m’aides à dépasser ces colères enfouies depuis si longtemps en moi. 

Nous ne nous sommes pas rencontrées par hasard. Il n’existe pas. Tu as senti que j’étais prête à te trouver. Qu’en moi s’opère lentement cette transformation qui me fera m’accepter. Tu es mon guide.

Tu es femme, tu es artiste. Tu es celle qui grave, qui sculpte avec son cœur ; qui laisses venir à toi la générosité des esprits. Tout me semble si naturel dans ton monde. Le mien est-il semblable ? Ou est-ce moi qui le complique ?

Tu m’apprends à relier, à tisser des liens avec le vivant. M’emplir de force, de courage. Ceux que tu puises dans les lignes des pierres, dans la douceur du bois, dans la teinte discrète de l’ivoire. 

J’ai reçu hier ce poème de Tahar Ben Jelloun. Est-ce là aussi un signe venant de toi ?

 

« …

Et l’oiseau me dit

Elle est syllabe à prononcer doucement

Entre une pensée et un rire

Et si le regard s’absente

Laisse-toi prendre entre les doigts du soleil

Va suspendre le rêve aux tresses de la nuit

Et ramasse les étoiles qui ne sont plus du ciel

Tiens la main fertile quand tu penses à la citadelle de ce corps fragile

Éclipse

Et

Silence

De pierres tourmentées. » 

 

Tes pierres n’ont pas de tourments, elles ne sont que vie, qu’Amour, que création. Les miennes pèsent encore dans ma besace. Elles commencent à y tinter, signe qu’elles s’affranchissent de leur gangue.

Il me reste maintenant à les laisser s’entrouvrir, à libérer leur chatoiement intérieur.

Elle, c’est avec toi que j’y parviendrai.

Episode du 30 avril

Cet endroit secret de ta grotte où tu me permets d’entrer, je ne sais comment te dire à quel point je t’en suis reconnaissante. Tu m’invites au plus loin de votre symbolique. Celle de la force physique pour l’instant. Celle de la masculinité. Elle n’est pourtant pas la seule à être valorisée en ton temps. Tu m’as déjà dit à quel point vous êtes égalitaires. Cette complémentarité entre le masculin et le féminin existe chez toi. Hommes et femmes formez un tout harmonieux. Le Yin et le Yang préhistoriques

Je ne sais si tu vas me dévoiler les statuettes féminines retrouvées dans ta grotte. Ces Vénus aux formes pleines. Marqueur culturel de ton temps, de ta civilisation pan-européenne, artefact iconique de ton temps. Ces Vénus, évocation de l’amour, de l’acte amoureux, de l’objet aimé.

Pourquoi m’avoir divulgué tout d’abord ces symboles de masculinité ? Parce qu’ils sont importants à tes yeux. Parce que d’eux dépend la survie de ton groupe ? Ou bien serait-ce pour mieux encore mettre en lumière la féminité ? En la gardant plus longtemps cachée. 

Nous ressortons de ce boyau sombre et nous dirigeons de nouveau vers la grande galerie. Après quelques pas, Elle s’accroupit. Et prend dans ses mains un objet en ivoire auquel je n’avais pas prêté attention tout à l’heure. Il contient aisément dans ses paumes. Elle l’élève vers la lumière qui nous parvient faiblement de l’entrée. Pour mieux me le montrer, ou en signe d’offrande aux esprits ?

 

Cette statuette, c’est ma première représentation de la femme. Je travaillais l’ivoire depuis longtemps déjà, mais je n’avais confectionné que des objets de parure. Des pendeloques percées où j’avais gravé des lignes ondulées, une sorte de bouchon très finement ciselé de motifs en zigzag. Après ces premières créations, j’ai enfanté pour la deuxième fois. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti la puissance de ma féminité. Mon corps qui se transforme, mes seins qui s’alourdissent, mes hanches mieux dessinées depuis mon premier né. 

Ce corps, je ne le regarde pas souvent. J’en ressens les contours lorsque le père de nos enfants le parcourt de ses mains. J’en entrevois le reflet mouvant dans l’eau du ruisseau. Il se déforme, s’allonge, se rétrécit selon la fantaisie des ombres que forme le soleil.

Ce corps, avant qu’il ne soit déformé par l’enfantement, j’ai voulu l’offrir aux esprits. Me rapprocher de la femelle du renne qui met bas.

J’ai voulu aussi les invoquer ces esprits. Qu’ils me permettent d’être fertile, longtemps encore. Qu’ils soient à mes côtés pendant la délivrance. Qu’ils consentent à ce que j’y survive. Qu’ils attirent vers le jour cette vie naissante et lui donnent force et vigueur. Qu’ils soient déjà en elle aux tout premiers instants de son existence. 

 

Elle souligne du bout des doigts les seins abondants de la statuette, suit la finesse de la taille, le contour des hanches larges, des jambes robustes.

Femme à la beauté simple et infinie.

Episode du 23 mai 2020

Elle, il y a presque un mois que je ne suis pas venue à ta rencontre. Tu as sans cesse été présente dans mes pensées. Mais le temps m’a manqué, cruellement, pour venir te retrouver. J’ai tant besoin de toi, que je reviens aujourd’hui. Besoin de la quiétude de ton groupe, de l’entraide et du respect que vous vous témoignez. Tout semble couler de source dans ton époque. Rien ne paraît sujet à colères, à envie, à jalousie. À tristesse non plus.

J’ai tant à encore à apprendre de toi ; Femme sérénité incarnée.

As-tu un jour fait ta crise d’adolescence ? T’es-tu rebellée ? As-tu refusé l’autorité ? As-tu eu besoin de te séparer de tes proches pour voler de tes propres ailes ? As-tu renié l’éducation que t’ont prodiguée tes parents et les anciens ? 

J’ai l’impression que dans ton groupe, rien de tout cela n’existe. Tu ne décris jamais les enfants en train de se chamailler. Comme en mon temps dans les pays asiatiques où entourés d’amour et d’attention ils ne sont que sourires. 

Est-ce cela qui m’a manqué ? Ou que je n’ai pas su voir ? J’ai toujours eu un fond de colère, de ressentiment en moi. Pourtant, je suis bien plus âgée que toi. J’aurais dû laisser s’éloigner tous ces sentiments négatifs.

Te côtoyer m’épaule pour y parvenir. Je commence enfin à prendre conscience de mes travers. À voir autrement. À me distancier. 

Sa lignée, on ne l’a pas choisie, mais elle est là, au plus profond de nos gènes. Dans ton monde, elle est aide, soutien ; mémoire précieuse de votre histoire. Dans le mien, lorsque les anciens se fragilisent, c’est à nous, leurs descendants de prendre le relais. De leur faire revivre ces moments heureux de leur vie, de leur faire espérer un avenir proche meilleur qu’aujourd’hui. Même si on n’y croit pas vraiment. 

À ton époque, je ne pense pas que les maladies de mon temps existaient. À présent, tu vois, il est des mots que l’on ne prononce qu’avec consternation. Même la recherche ne parvient pas, pour certains d’entre nous, à envisager une guérison. Des maux qui rongent. Qui désemparent. Qui nous laissent impuissants. Il est difficile alors de ne rien pouvoir prévoir. Ne pas se projeter, surtout pas. Vivre le maintenant sans penser à demain, encore moins à après-demain. 

Une fin de vie, chez toi, c’est une communion avec les esprits. Un retour aux sources, dans l’ordre des choses. Dans mon monde, un ancêtre qui s’estompe peu à peu est une épreuve pour ses proches. Une souffrance à surmonter. Un défi que nous lance l’existence. Pour nous permettre de gommer les erreurs passées. Pas de les raturer. Les effacer. Recommencer un singulier pan de vie, l’esprit neuf, les sentiments originels intacts. Le cœur de nouveau ouvert. 

Ces dernières semaines, j’ai pensé à toi, si souvent. Ton regard limpide m’a permis d’éclairer le mien. Tu me transmets la force que tu incarnes. Tu m’apaises. 

Elle, je sais que très bientôt nous nous retrouverons quotidiennement. Au travers des siècles, tu ne m’as pas encore confié tous tes messages. Nous allons de nouveau cheminer au creux de ta grotte. J’attends que tu me révèles les mystères de l’ivoire.

Episode du 25 mai 2020

 

Elle m’apparaît plus belle encore, ce matin.

Le seul fait de la voir m’apaise davantage. Une nappe veloutée m’envahit. Ne plus penser à rien. Juste pour quelques jours, me retrouver hors de mon temps. Renouveler mes réserves de patience, de calme. M’évader sans m’éloigner. Faire le vide dans mon esprit et me laisser porter par des ondes positives.

Ses cheveux savamment tressés tracent de fines lignes aux douces sinuosités autour de son visage. À ses doigts, des anneaux que je n’avais pas encore remarqués. Pourtant, j’aime les bagues. Les colorées, les très étroites et discrètes, celles que j’ai ramenées de mes voyages. L’une au cabochon rouge venant d’une accueillante boutique à Vannes, une autre en inclusion de végétaux trouvée sur l’île de La Réunion, celle en émeraudes que m’ont offerte mes enfants pour mes cinquante ans. Que je porte à l’annulaire gauche, car ils sont tous deux ceux que j’aime si profondément. Bien souvent, comme aujourd’hui, c’est la seule que je retiens. 

Elle, les tiennes me plaisent. Simples joncs. Où uniquement les rainures de l’ivoire agrémentent. C’est sans doute du bout d’une défense qu’ils proviennent, lamelles découpées minutieusement. 

Ces bagues ont-elles une signification ? Sont-elles un signe d’attachement ? À une personne particulière peut-être. À une défense à la teinte plus chaleureuse que les autres, sans doute.

Contrastant avec la rigueur de ces anneaux, une longue pendeloque se mêle aux ornements de son collier. En ivoire elle aussi, percée en son extrémité arrondie. J’en admire les lignes. Elle m’ouvre son regard.

 

Cette pendeloque, ce fut mon premier objet gravé dans l’ivoire de mammouth. J’en ai tout d’abord découpé, avec une lame de silex très mince, les contours dans la partie la plus épaisse d’une défense, celle qui touche la tête de l’animal. J’ai pensé qu’ainsi il serait plus proche de moi. Quand est arrivé le moment de la ciseler, je me suis longuement demandé quels motifs j’allais y dessiner. J’avais appris à tracer de fines lignes régulières, à jouer sur leur orientation, mais ces traits droits ne convenaient pas pour un tel bijou. Je n’ai jamais rencontré ces immenses animaux. Ils ont déserté nos terres il y a bien longtemps. Des tribus venues de loin nous ont raconté qu’ils existent encore dans des pays où règne le froid, où la terre est blanche la plupart du temps. 

Je suppose qu’ils vivent comme les rennes, parcourant de grandes distances en quête de nourriture. Je les ai imaginés longeant les courbes des ruisseaux et des rivières, baignant leurs pattes dans l’eau tapageuse. Je les ai vus alignés, se suivant en longues files sinueuses, foulant les herbes hautes. Ma main a continué leurs chemins. J’ai incisé deux bandes ondoyantes, chenaux accueillants. Des méandres encaissés dans le sol, s’étalant parfois en larges baies. À chaque griffure de lame, le courant a pris vie. Lorsque j’ai eu terminé l’ornement, je l’ai poncé, délicatement. Avec cette poudre couleur de sang que nous utilisons.

Peu à peu, sous mes mains, les contours et les lignes se sont adoucis pour devenir lisses et soyeux. Il restait encore quelques traces rouges, j’ai plongé cette pendeloque dans l’eau sautillante du ruisseau. L’esprit du mammouth s’est ainsi joint à celui des flots. 

Ma parure était prête. Je l’ai accrochée autour de mon cou. Elle y est restée depuis. Elle demeurera sur moi jusqu’à ma disparition, au-delà sans doute aussi. 

A suivre... 

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Mis à jour le 24/05/2020

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