En cours d'écriture, un roman préhistorique...

Dont vous pouvez ici suivre l'avancée.  

 

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préhistoire; mammouth; silex; Brassempouy
collier; paleolithique; Brassempouy
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Aquarelles de Michèle Wauquier

Bonjour toutes et tous. Comme bon nombre d'auteurs de ma connaissance, je vous propose une lecture, sous forme de feuilleton dont vous découvrirez presque chaque jour quelques lignes. Ce texte est un nouveau roman; vous assistez au jour le jour à son avancée. Un premier jet que je sais qu'il faudra améliorer, travailler retravailler... Plus tard, lorsque tout sera rédigé. 

 Nous partons vers la Préhistoire. Bon voyage! 

Copyright C. Laborde 2020

femme gravettien

Pour alléger la présentation de la page, les chapitres 1 et 2 et 3 sont désormais en pdf. 

Chapitre 4

Episode du 21 avril 2020

Femme si lointaine et si proche, je te retrouve. 25 000 ans nous séparent. Un rien dans notre histoire. 

J’ai tout de suite perçu en arrivant que tu acceptes de nouveau ma présence. Un je ne sais quoi, une onde hésitante puis une résurgence qui renaît. Tu m’as permis jusqu’à présent de t’accompagner dans ta jeunesse, je t’ai vue mettre au monde ton premier enfant. Des présages de confiance, ai-je pensé. 

Tu lèves les yeux vers moi et me fais un signe de la main. Je ne comprends tout d’abord pas. Est-ce simplement un salut ? Veux-tu que je reste encore éloignée, à juste distance ? Que je me contente de te suivre dans tes pensées ? 

J’attends accolée à la paroi de l’entrée, ta main s’élève de nouveau, s’agite en un battement d’aile de papillon. 

Je ne connais pas la gestuelle de ton passé. Aviez-vous ces signes d’invite ? Je ne voudrais pas mal interpréter le tien et me voir fraichement reléguée au rang de spectatrice contestée. 

Je sais rester silencieuse. Je ne souhaite pas profaner ton récit. Par des clichés qui me viennent à l’esprit. Ceux qui ne voient ton époque qu’au travers d’hommes sauvages et brutaux, de femmes tirées par les cheveux, soumises et exploitées. Je laisserai de côté ces personnages de notre littérature, ces géants vivant entourés de dinosaures, combattant les croyances, s’insurgeant contre une soi-disant dictature de ceux qui parlent aux esprits, découvrant et partageant des outils sans permettre à l’étendue des siècles le loisir de les faire émerger.  

J’essaie de n’être qu’écoute. Ne pas comparer avec mon époque, ne pas te laisser entrevoir ce que l’humanité est devenue. Ne pas changer le cours du temps.

Tu es pure, il n’est pas pensable que je vienne te souiller. Je n’arrive pas en conquérante, persuadée de son bon droit. C’est toi qui au contraire pourrais donner des leçons à mes contemporains. 

Aube de la femme moderne, tu en confirmes les teintes annonciatrices. Des couleurs pastel, mouvantes, laissant peu à peu se dévoiler des contours plus nets.  

Tu m’accueilles, moi la nomade du temps. Dont tu te gardais, que tu acceptes maintenant. Encouragée par la certitude de mon attention bienveillante. 

Tu m’approches. Tu me tends la main. Je te suis. 

Bienvenue, sembles-tu me dire. J’étais descendance très éloignée, avec qui on peine à entrevoir les liens, je deviens maillon familier.  

Episode du 22 avril 2020

Elle m’emmène vers l’extérieur de la grotte. Une longue pente qui s’incline vers le ruisseau. Des herbes foulées, quelques arbres qui dispensent des ombres protectrices. Je regarde attentivement où je pose mes pieds, des dizaines de foyers y sont répartis. Des petits, des grands, un très grand, même. Et l’un d’entre eux, le plus proche de l’entrée, entouré de galets. L’air s’appesantit des fumées qui s’en échappent. Ce qui ne semble pas déranger ceux que nous croisons.

Ils sont nombreux à y travailler. Des jeunes, des enfants, des hommes. Au moins une cinquantaine. Cernés par le claquement des percuteurs.  

 

Chaque lieu dans ce campement sert à quelque chose de différent. Ici, c’est le domaine de la pierre. Uniquement. Les enfants et les jeunes, ce sont les apprentis. Ils n’ont pas assez d’habileté pour tailler ce silex gris-noir qui devient gris bleuté avec le temps. Un silex de très bonne qualité que nous allons chercher loin d’ici. Du matin au soir, ceux qui y vont doivent marcher pour le ramener. Souvent, ils le préparent sur place avant de revenir. Il n’est réservé qu’aux maîtres. Les autres, tous ceux qui apprennent encore, s’essaient sur du silex proche, celui qui provient de derrière cette colline. Peu importe alors qu’ils ne réussissent pas, nous pouvons facilement aller nous approvisionner. 

 

Je ne suis pas experte en industrie lithique, mais je reconnais que les débitages ne sont pas très soignés. Des lamelles à la mise en forme minimale, des pièces esquillées, des perçoirs, des grattoirs, des outils simples à fabriquer. 

 

Dans mon dernier campement, nous employions des galets noirs pour percuter. Ici, ils utilisent cette roche claire très résistante, formée de nombreux grains assemblés. Ils travaillent sans cesse, d’essai en essai, ils parviendront plus tard à confectionner des pointes à dos. 

 

Je suis étonnée par l’abondance de débris. Ils les laissent s’accumuler sur place, les déplacent à peine pour s’asseoir. Pourtant, parmi eux, il me semble remarquer des armatures terminées. Mélangées aux éclats. Que font-elles là ? Elle a suivi mon regard surpris. 

 

Ici, en plein air, c’est un endroit où l’on jette tout ce qui ne sert plus. Les débris de taille, bien sûr. On ne peut plus rien en faire. Mais aussi des lames taillées si irrégulièrement qu’elles se briseraient aussitôt si on essayait d’en percer le flanc d’un renne. Tout cela, ce sont des tentatives qui ont échoué. Et puis nous délaissons parfois des armes qui ne peuvent plus être utilisées. De temps en temps, lors des rabattages, les animaux sont si vigoureux que les pointes en silex se cassent dans leur ventre. Elles sont abandonnées ici. 

 

Un peu à l’écart, deux hommes démontent des armes de chasse. Ils désolidarisent le manche de l’embout en silex. Des gestes appliqués, minutieux. Ils observent, retaillent, essaient de nouveau de les emmancher, recommencent. 

 

Là, ce sont de très bons artisans. Ils peuvent parler aux pierres, ils reconnaissent celles qui pourront encore repartir en chasse. Il suffit parfois de peu de choses. En retailler le fond, préparer un mélange de pierre rouge et de sève de pin, entourer de liens et recoller. Quelquefois, si elles sont trop abimées, ils les remplacent. Les chasseurs savent à quel point ces hommes leur sont indispensables. Sans eux, sans cette attention qu’ils portent à chaque fragment, leurs armes mettraient leur vie en danger. 

 

Je reste songeuse. Atelier de réparation, lieu de rejet, d’apprentissage, atelier de taille… Tout est prévu. Tout ici est organisé. Sans heurts, sans prise de pouvoir semble-t-il, en toute quiétude. 

Elle et moi nous attardons longuement à les regarder travailler. Ma présence ne les dérange pas. 

J’en viens à me demander s’ils me voient ou si je ne suis qu’une imperceptible entité.

Episode du 23 avril 202

 

Quittant l’avant de la grotte, Elle se dirige vers l’intérieur. Je la suis. Je crois qu’elle va rejoindre le petit groupe avec lequel elle était lorsque nous nous sommes rencontrées, mais elle continue son chemin, plus profondément sous terre.

Nous longeons ce premier grand espace où elle était installée, au haut plafond voûté. Puis, délaissant un sombre boyau sur notre droite, nous nous engageons dans une galerie étroite, plus humide, que les racines des arbres de la colline au-dessus de nous ont perforée. 

Tout est sombre. La lumière de l’entrée ne parvient que difficilement jusque là. Le chemin souterrain se resserre. Elle doit maintenant se courber. Une nouvelle ramification. Elle se dirige vers la gauche, dans une autre galerie bien plus étroite encore. 

Nous nous arrêtons là. Je cligne plusieurs fois des yeux pour essayer de m’habituer à l’obscurité. Elle paraît ne pas avoir de mal à y voir. Elle connaît si bien son campement qu’elle peut certainement s’y diriger les yeux fermés. 

Tandis que les précédentes galeries étaient occupées par des artisans, ici il n’y a personne. Un quasi-silence. Les sons de l’extérieur ne nous parviennent que très faiblement. J’ai l’impression d’être dans un sanctuaire éloigné du monde des vivants. 

Elle s’accroupit. De ses bras fins, elle me montre. Nous sommes bien loin de l’accumulation de débris que nous avons vue au-dehors. Ici, tout est ordonné, sans un seul éclat de silex ou d’ivoire. Ce ne sont qu’objets assemblés. Tout d’abord des incisives perforées, de cerf peut-être, disposées en arc de cercle autour d’une sorte de foyer où j’entraperçois des fragments d’os brûlés. Saupoudrés d’une poussière ocre. Aussitôt, je pense au rite funéraire qu’elle m’avait conté. Serait-ce une sépulture ? Je ne vois pourtant aucun ossement humain.

A peine en retrait, une dizaine de pointes à cran en silex qui ressemblent à une lame de couteau avant qu’elle ne soit emmanchée. Je reconnais ce silex gris que seuls les meilleurs artisans peuvent travailler. 

J’ai appris plus tard qu’ici est l’unique gisement pyrénéen de ces points à cran du Gravettien. Je suis face à des merveilles. 

Bien plus nombreuses sont les armatures. Je passe délicatement mes doigts sur leur surface, Elle me le permet. La taille m’apparaît extrêmement précise. Ce sont des objets terminés, qui ont sans doute dû servir pour la chasse : quelques-uns semblent avoir été sectionnés et soigneusement recollés. De grandes lamelles complètent ces outils en pierre. J’ai l’impression d’être dans un fabuleux musée archéologique, où seules les plus prestigieuses pièces sont exposées.  

Je lève un regard émerveillé vers Elle. Un énigmatique sourire et elle me désigne, au milieu de petits objets, une très longue pointe. Ce n’est apparemment pas de l’os. Serait-ce alors de l’ivoire ? Délicatement, Elle la dépose dans mes mains, m’invitant à la voir avec le bout de mes doigts. Je ressens de fines incisions, sur toute la longueur. Des lignes parallèles, parfaitement espacées, légèrement obliques. Et à contresens, de courts traits tout aussi soigneusement gravés. Parfaite symétrie. Au-delà du travail de l’ivoire, racler, polir, l’artisan, l’artiste devrais-je dire, s’est investi davantage encore en créant ce décor si simple et recherché à la fois. Je ferme les yeux, je l’imagine.

 

Nous sommes dans le lieu le plus secret de notre grotte. Celui où nous ne venons que pour nous rapprocher des esprits. Pour les invoquer, les remercier. Nous leur faisons des offrandes. Les plus belles pièces que nous ayons confectionnées. Celles qui montrent notre force, notre habileté. Celles qui ont permis d’abattre les plus grands des rennes. Celles où notre minutie s’est le mieux exercée. 

C’est grâce à eux, ces esprits familiers, que nous y sommes parvenus. Parce que nous les écoutons, parce qu’ils vivent en nous, que sans eux nous ne trouverions peut-être pas la même fougue, le même souffle. Ils nous montrent le beau, le rare. Cet ivoire est l’un de nos biens les plus précieux. Nous le conservons minutieusement et ne le confions qu’aux plus émérites d’entre nous. Les mammouths ont déserté les alentours depuis très longtemps, mais ils nous ont laissé leurs si grandes cornes, cachées au milieu des herbes. 

C’est cet ivoire que je travaille maintenant, un don qui en traversant le temps est parvenu jusqu’à moi, jusqu’à toi. 

Episode du 26 avril 2020

Elle, pardonne-moi. Voici plusieurs jours que je ne suis pas revenue dans ta grotte. Je pense à toi, pourtant. Tu me manques. Tu es sans cesse présente à mon esprit. Tu m’accompagnes.

Je ne sais si te retrouver est une fuite hors de mon monde ou une manière pour moi de changer mon regard sur ce qui m’entoure. Elle, tu es femme-lumière. Tu es source bienfaisante.

Tu apaises mes peurs, tu m’aides à dépasser ces colères enfouies depuis si longtemps en moi. 

Nous ne nous sommes pas rencontrées par hasard. Il n’existe pas. Tu as senti que j’étais prête à te trouver. Qu’en moi s’opère lentement cette transformation qui me fera m’accepter. Tu es mon guide.

Tu es femme, tu es artiste. Tu es celle qui grave, qui sculpte avec son cœur ; qui laisses venir à toi la générosité des esprits. Tout me semble si naturel dans ton monde. Le mien est-il semblable ? Ou est-ce moi qui le complique ?

Tu m’apprends à relier, à tisser des liens avec le vivant. M’emplir de force, de courage. Ceux que tu puises dans les lignes des pierres, dans la douceur du bois, dans la teinte discrète de l’ivoire. 

J’ai reçu hier ce poème de Tahar Ben Jelloun. Est-ce là aussi un signe venant de toi ?

 

« …

Et l’oiseau me dit

Elle est syllabe à prononcer doucement

Entre une pensée et un rire

Et si le regard s’absente

Laisse-toi prendre entre les doigts du soleil

Va suspendre le rêve aux tresses de la nuit

Et ramasse les étoiles qui ne sont plus du ciel

Tiens la main fertile quand tu penses à la citadelle de ce corps fragile

Éclipse

Et

Silence

De pierres tourmentées. » 

 

Tes pierres n’ont pas de tourments, elles ne sont que vie, qu’Amour, que création. Les miennes pèsent encore dans ma besace. Elles commencent à y tinter, signe qu’elles s’affranchissent de leur gangue.

Il me reste maintenant à les laisser s’entrouvrir, à libérer leur chatoiement intérieur.

Elle, c’est avec toi que j’y parviendrai.

Episode du 30 avril

Cet endroit secret de ta grotte où tu me permets d’entrer, je ne sais comment te dire à quel point je t’en suis reconnaissante. Tu m’invites au plus loin de votre symbolique. Celle de la force physique pour l’instant. Celle de la masculinité. Elle n’est pourtant pas la seule à être valorisée en ton temps. Tu m’as déjà dit à quel point vous êtes égalitaires. Cette complémentarité entre le masculin et le féminin existe chez toi. Hommes et femmes formez un tout harmonieux. Le Yin et le Yang préhistoriques

Je ne sais si tu vas me dévoiler les statuettes féminines retrouvées dans ta grotte. Ces Vénus aux formes pleines. Marqueur culturel de ton temps, de ta civilisation pan-européenne, artefact iconique de ton temps. Ces Vénus, évocation de l’amour, de l’acte amoureux, de l’objet aimé.

Pourquoi m’avoir divulgué tout d’abord ces symboles de masculinité ? Parce qu’ils sont importants à tes yeux. Parce que d’eux dépend la survie de ton groupe ? Ou bien serait-ce pour mieux encore mettre en lumière la féminité ? En la gardant plus longtemps cachée. 

Nous ressortons de ce boyau sombre et nous dirigeons de nouveau vers la grande galerie. Après quelques pas, Elle s’accroupit. Et prend dans ses mains un objet en ivoire auquel je n’avais pas prêté attention tout à l’heure. Il contient aisément dans ses paumes. Elle l’élève vers la lumière qui nous parvient faiblement de l’entrée. Pour mieux me le montrer, ou en signe d’offrande aux esprits ?

 

Cette statuette, c’est ma première représentation de la femme. Je travaillais l’ivoire depuis longtemps déjà, mais je n’avais confectionné que des objets de parure. Des pendeloques percées où j’avais gravé des lignes ondulées, une sorte de bouchon très finement ciselé de motifs en zigzag. Après ces premières créations, j’ai enfanté pour la deuxième fois. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti la puissance de ma féminité. Mon corps qui se transforme, mes seins qui s’alourdissent, mes hanches mieux dessinées depuis mon premier né. 

Ce corps, je ne le regarde pas souvent. J’en ressens les contours lorsque le père de nos enfants le parcourt de ses mains. J’en entrevois le reflet mouvant dans l’eau du ruisseau. Il se déforme, s’allonge, se rétrécit selon la fantaisie des ombres que forme le soleil.

Ce corps, avant qu’il ne soit déformé par l’enfantement, j’ai voulu l’offrir aux esprits. Me rapprocher de la femelle du renne qui met bas.

J’ai voulu aussi les invoquer ces esprits. Qu’ils me permettent d’être fertile, longtemps encore. Qu’ils soient à mes côtés pendant la délivrance. Qu’ils consentent à ce que j’y survive. Qu’ils attirent vers le jour cette vie naissante et lui donnent force et vigueur. Qu’ils soient déjà en elle aux tout premiers instants de son existence. 

 

Elle souligne du bout des doigts les seins abondants de la statuette, suit la finesse de la taille, le contour des hanches larges, des jambes robustes.

Femme à la beauté simple et infinie.

Episode du 23 mai 2020

Elle, il y a presque un mois que je ne suis pas venue à ta rencontre. Tu as sans cesse été présente dans mes pensées. Mais le temps m’a manqué, cruellement, pour venir te retrouver. J’ai tant besoin de toi, que je reviens aujourd’hui. Besoin de la quiétude de ton groupe, de l’entraide et du respect que vous vous témoignez. Tout semble couler de source dans ton époque. Rien ne paraît sujet à colères, à envie, à jalousie. À tristesse non plus.

J’ai tant à encore à apprendre de toi ; Femme sérénité incarnée.

As-tu un jour fait ta crise d’adolescence ? T’es-tu rebellée ? As-tu refusé l’autorité ? As-tu eu besoin de te séparer de tes proches pour voler de tes propres ailes ? As-tu renié l’éducation que t’ont prodiguée tes parents et les anciens ? 

J’ai l’impression que dans ton groupe, rien de tout cela n’existe. Tu ne décris jamais les enfants en train de se chamailler. Comme en mon temps dans les pays asiatiques où entourés d’amour et d’attention ils ne sont que sourires. 

Est-ce cela qui m’a manqué ? Ou que je n’ai pas su voir ? J’ai toujours eu un fond de colère, de ressentiment en moi. Pourtant, je suis bien plus âgée que toi. J’aurais dû laisser s’éloigner tous ces sentiments négatifs.

Te côtoyer m’épaule pour y parvenir. Je commence enfin à prendre conscience de mes travers. À voir autrement. À me distancier. 

Sa lignée, on ne l’a pas choisie, mais elle est là, au plus profond de nos gènes. Dans ton monde, elle est aide, soutien ; mémoire précieuse de votre histoire. Dans le mien, lorsque les anciens se fragilisent, c’est à nous, leurs descendants de prendre le relais. De leur faire revivre ces moments heureux de leur vie, de leur faire espérer un avenir proche meilleur qu’aujourd’hui. Même si on n’y croit pas vraiment. 

À ton époque, je ne pense pas que les maladies de mon temps existaient. À présent, tu vois, il est des mots que l’on ne prononce qu’avec consternation. Même la recherche ne parvient pas, pour certains d’entre nous, à envisager une guérison. Des maux qui rongent. Qui désemparent. Qui nous laissent impuissants. Il est difficile alors de ne rien pouvoir prévoir. Ne pas se projeter, surtout pas. Vivre le maintenant sans penser à demain, encore moins à après-demain. 

Une fin de vie, chez toi, c’est une communion avec les esprits. Un retour aux sources, dans l’ordre des choses. Dans mon monde, un ancêtre qui s’estompe peu à peu est une épreuve pour ses proches. Une souffrance à surmonter. Un défi que nous lance l’existence. Pour nous permettre de gommer les erreurs passées. Pas de les raturer. Les effacer. Recommencer un singulier pan de vie, l’esprit neuf, les sentiments originels intacts. Le cœur de nouveau ouvert. 

Ces dernières semaines, j’ai pensé à toi, si souvent. Ton regard limpide m’a permis d’éclairer le mien. Tu me transmets la force que tu incarnes. Tu m’apaises. 

Elle, je sais que très bientôt nous nous retrouverons quotidiennement. Au travers des siècles, tu ne m’as pas encore confié tous tes messages. Nous allons de nouveau cheminer au creux de ta grotte. J’attends que tu me révèles les mystères de l’ivoire.

Episode du 25 mai 2020

 

Elle m’apparaît plus belle encore, ce matin.

Le seul fait de la voir m’apaise davantage. Une nappe veloutée m’envahit. Ne plus penser à rien. Juste pour quelques jours, me retrouver hors de mon temps. Renouveler mes réserves de patience, de calme. M’évader sans m’éloigner. Faire le vide dans mon esprit et me laisser porter par des ondes positives.

Ses cheveux savamment tressés tracent de fines lignes aux douces sinuosités autour de son visage. À ses doigts, des anneaux que je n’avais pas encore remarqués. Pourtant, j’aime les bagues. Les colorées, les très étroites et discrètes, celles que j’ai ramenées de mes voyages. L’une au cabochon rouge venant d’une accueillante boutique à Vannes, une autre en inclusion de végétaux trouvée sur l’île de La Réunion, celle en émeraudes que m’ont offerte mes enfants pour mes cinquante ans. Que je porte à l’annulaire gauche, car ils sont tous deux ceux que j’aime si profondément. Bien souvent, comme aujourd’hui, c’est la seule que je retiens. 

Elle, les tiennes me plaisent. Simples joncs. Où uniquement les rainures de l’ivoire agrémentent. C’est sans doute du bout d’une défense qu’ils proviennent, lamelles découpées minutieusement. 

Ces bagues ont-elles une signification ? Sont-elles un signe d’attachement ? À une personne particulière peut-être. À une défense à la teinte plus chaleureuse que les autres, sans doute.

Contrastant avec la rigueur de ces anneaux, une longue pendeloque se mêle aux ornements de son collier. En ivoire elle aussi, percée en son extrémité arrondie. J’en admire les lignes. Elle m’ouvre son regard.

 

Cette pendeloque, ce fut mon premier objet gravé dans l’ivoire de mammouth. J’en ai tout d’abord découpé, avec une lame de silex très mince, les contours dans la partie la plus épaisse d’une défense, celle qui touche la tête de l’animal. J’ai pensé qu’ainsi il serait plus proche de moi. Quand est arrivé le moment de la ciseler, je me suis longuement demandé quels motifs j’allais y dessiner. J’avais appris à tracer de fines lignes régulières, à jouer sur leur orientation, mais ces traits droits ne convenaient pas pour un tel bijou. Je n’ai jamais rencontré ces immenses animaux. Ils ont déserté nos terres il y a bien longtemps. Des tribus venues de loin nous ont raconté qu’ils existent encore dans des pays où règne le froid, où la terre est blanche la plupart du temps. 

Je suppose qu’ils vivent comme les rennes, parcourant de grandes distances en quête de nourriture. Je les ai imaginés longeant les courbes des ruisseaux et des rivières, baignant leurs pattes dans l’eau tapageuse. Je les ai vus alignés, se suivant en longues files sinueuses, foulant les herbes hautes. Ma main a continué leurs chemins. J’ai incisé deux bandes ondoyantes, chenaux accueillants. Des méandres encaissés dans le sol, s’étalant parfois en larges baies. À chaque griffure de lame, le courant a pris vie. Lorsque j’ai eu terminé l’ornement, je l’ai poncé, délicatement. Avec cette poudre couleur de sang que nous utilisons.

Peu à peu, sous mes mains, les contours et les lignes se sont adoucis pour devenir lisses et soyeux. Il restait encore quelques traces rouges, j’ai plongé cette pendeloque dans l’eau sautillante du ruisseau. L’esprit du mammouth s’est ainsi joint à celui des flots. 

Ma parure était prête. Je l’ai accrochée autour de mon cou. Elle y est restée depuis. Elle demeurera sur moi jusqu’à ma disparition, au-delà sans doute aussi. 

Episode du 5 juin

Elle, je suis dans l’œil du cyclone. Notre voyage dans le temps devrait m’aider à y rester le plus longtemps possible pour te rejoindre. Ce succédané de calme, je l’attendais depuis de longs jours. Elle, excuse-moi. 

Dans mon temps actuel, ouragan et accalmie se succèdent. Je ne maîtrise plus le cours des heures : celui où la lune pâlissante en fin de nuit m’appelait auprès de toi s’est effacé. Comme celui où nous n’étions que deux, toi et moi. Où je me laissais porter par nos rencontres.

Ne pense pas que je regrette ce temps, même si je souhaite qu’il réapparaisse. La vie d’une narratrice, lorsqu’elle se confond avec celle de l’auteur, ressemble aux traverses des rennes. De longues lignes droites où l’on avance tranquillement, sans aucun obstacle. Rien qui laisse présager une autre route. Et puis, soudain, une sinuosité qui oblige à s’arrêter, un franchissement plus long que prévu. Le chemin se détourne, paraît revenir sur sa trace, s’enlise. Le piétinement des sabots martèle. Pendant ce temps, sans bruit, les idées poursuivent leur présence. Elles patientent.

Un obstacle n’est jamais vain. Le surmonter, c’est toujours apprendre. 

Je me rends compte, en relisant ces dernières lignes, que je suis en train de penser comme toi. Par analogies avec les êtres vivants de ton époque. 

Notre sororité s’approfondit.

En me faisant découvrir tes parures, tes statuettes féminines, tu m’as acceptée en tant que femme. Tu me permets de me fondre dans ces indices troublants relevés des confins de l’Asie jusqu’à l’Europe, dans cette encore hypothétique communauté de pensée eurasiatique que symbolisent les Vénus.

Des Pyrénées aux plaines de Sibérie, les représentations féminines que les chercheurs ont retrouvées présentent étonnamment des caractéristiques similaires. 

Toujours représentées nues, sans trace d’ornement, mise à part ta Dame à la capuche, celle que tu gardes encore soigneusement pour toi. 

Ni pieds ni bras. Des ventres rebondis. Des seins opulents. La tête très rarement évoquée. 

Ce n’est sans doute donc pas la représentation d’une femme en particulier. Mais La Femme. Celle qui reproduit. Celle qui nourrit les enfants. 

Un expressionisme humain radicalement différent du naturalisme animal de l’art paléolithique. Beaucoup plus rare aussi. 

Plus précieux encore. 

Parce que se représenter, c’est projeter une part de soi-même. 

Symboliser son corps, sans crainte, mène à une quête de sens. 

Approche de ton identité. De nos identités. 

Episode du 6 juin 2020

Je n’arrive pas à me représenter ton temps. 

Lorsque tu me rejoins, ces jours-ci, tu sembles épuisée. Je vois de sombres ombres sous tes yeux. Parfois, alors que je te parle, tu es loin, encore dans ce qui pèse sur ton esprit.

Cela, je ne parviens pas à le déchiffrer. Je ne l’ai jamais vécu. Tout est paisible dans ma tribu. Bien entendu, j’ai connu la peur, comme lorsque les hyènes s’étaient approchées. Tu t’en souviens ? Ou quand mon premier groupe n’avait presque plus rien à manger. 

Mais ce n’est pas la peur qui t’habite.

 

La seule chose que je puisse faire pour toi, c’est te laisser envahir par ma vie et ce qui m’entoure. Que tu y puises de la force. Celle du mammouth, je t’ai déjà dit à quel point elle est impressionnante et bénéfique. Un mammouth, c’est un être libre, courageux, inépuisable.

Tiens, voici une nouvelle sculpture dédiée à la femme. Ferme les yeux. Prends-la dans tes mains, suis les contours, laisse tes doigts effleurer les hanches, longer les jambes. Laisse la vie courir et te traverser. Sens le flot qui anime encore l’ivoire. 

Retrouve mes gestes lorsque je l’ai travaillée. Et ne pense à rien d’autre. 

C’est par le bout des doigts que nous vient la compréhension. Celle des objets, des autres humains, celle qui nous vient des esprits animaux.

La ressens-tu, cette quiétude ? Cette chaleur au fond de ton ventre qui irradie vers ton cœur ? 

Tes mains fourmillent ? N’aie pas peur. C’est une source vitale qui apparaît.

Tes paupières ont du mal à rester closes ? Lisse ton front comme s’il était d’ivoire, tu verras que peu à peu elles trouveront le sommeil.

Écoute aussi. N’entends-tu pas mieux ainsi le cliquetis des silex au-dehors ? Le froissement des peaux raclées ? La respiration saccadée de ceux qui difficilement entaillent la corne. 

Et l’eau qui suinte le long des parois, l’entends-tu ? Elle est murmure imperceptible. Un frais frôlement. Vois les gouttes chargées de terre. Suis leur parcours. 

Tu es nuage poussé par le vent. Tu es pluie qui s’étale en fines lames. Tu es rivière qui gonfle. Tu es filet d’eau qui entre dans la terre pour ne plus faire qu’un avec elle. 

Tu es la main qui recueille cette eau, qui la porte à ta bouche pour t’en nourrir. 

Tu es le vent qui éloigne l’orage, qui se coule en sifflant dans le creux des roches.

Tu es l’oiseau apporté par ce souffle.

Tu es le poisson aux reflets d’argent, franchissant les ronds que forme la pluie.

Tu es l’herbe qui se ploie, qui même si on la taille ou qu’on la foule se redresse et grandit de nouveau, plus belle, plus drue encore qu’avant.

 

Tu es la musique de mon monde. 

Episode du 9 juin 2020

Toi, tu es prête maintenant pour que je te livre les secrets de l’ivoire. 

Je te nomme Toi, comme tu m’appelles Elle. Tu m’as dit comment on te désigne dans ton temps, mais c’est trop difficile à prononcer pour moi. Ces sons ne font pas partie de mon langage.

J’aime bien que tu parles de moi en disant Elle. J’y trouve de l’affection, une présence proche. De l’admiration de ta part, aussi, celle que j’ai tout d’abord rejetée, avant de la comprendre. Tu es tel un enfant qui, en découvrant le monde, s’émerveille de tout. Tu as ce regard neuf, pétillant. Tout te fait signe. Même si ma façon de vivre, d’être est très différente de la tienne, tu l’acceptes pour ce qu’elle est. Tu en cherches les fondements. Et tu es heureuse de ce que tu trouves.

Tu es comme ces voyageurs lointains qui parfois s’égarent jusqu’à nous. Ou qui, au hasard de leur route, nous rencontrent. Nous échangeons. Sur leur manière d’exister, de survivre, de chasser, sur leurs créations en pierre ou en os. À chaque fois, nous en sortons un peu plus forts. Des découvertes que nous mettons à profit. De nouvelles techniques, des ornements auxquels nous n’avions pas pensé.

Toi, tu es plus silencieuse. Tu ne me dis qu’à mots couverts ce qui se passe dans ton temps, et la plupart du temps, je ne le conçois pas. Mais peu importe.

Tu es femme passerelle.

J’ai bien compris que chacun, dans ton époque, s’interroge encore sur la mienne. Que ces signes de vie qui me paraissent immuables se sont amoindris depuis longtemps. Qu’il ne vous reste que quelques indices que vous parvenez, à force d’observations, d’interrogations, à faire parler.

La seule chose que je sache de Toi, c’est que tu écris. Que tu retranscris fidèlement ce que je te montre. Tu deviens ainsi, comme nos anciennes, la mémoire de notre groupe. Celle qui, au travers d’innombrables lunes, témoigne. Je t’en remercie.

Il y a longtemps, je le sais, que ma statuette de tête de femme te préoccupe. Que tu souhaiterais connaître ses secrets. Il n’était pas encore temps, mais celui-ci approche.

Je voudrais, avant, t’apprendre mon travail de gravure de l’ivoire. Tu avais beaucoup aimé mon bandeau aux lignes sinueuses. Je ne t’ai pas expliqué à quel point il fut long à créer. 

Assieds-toi près de moi et débutons.

Au commencement, il y a cette défense de mammouth. Une parmi celles que nous conservons à l’abri dans notre grotte. Ni le vent ni la pluie ne la détruisent. Elle sèche depuis longtemps, très longtemps. 

Jusqu’à ce que les fines rides qui la parcourent se fragilisent un peu.

Je t’ai déjà dit que j’avais utilisé la partie la plus proche de la tête de l’animal, pour que son esprit vienne plus naturellement à moi. Il y a une autre raison. Là, l’ivoire est bien plus épais qu’ailleurs dans la défense. Et à l’intérieur se trouve un creux. Il est ainsi plus facile de prélever des supports.

Pour faire un pendentif comme celui-là, il faut un morceau d’ivoire presque plat et long. Ce n’est que dans cette partie de la défense qu’on peut le trouver. 

Avec un premier silex frappé par du bois ou une autre roche, tu incises la défense. Transversalement. Jusqu’à obtenir un cylindre de la dimension que tu souhaites. 

Tu vois, c’est long de creuser cette rainure, mais le temps ne me manque pas. J’en profite pour penser à tout autre chose, ce travail n’est pas difficile.

Lorsque l’entaille est suffisamment profonde, il suffit alors d’enfoncer l’outil pour qu’il pénètre dans le creux de la défense. Un mouvement de va-et-vient et peu à peu, un grand cylindre se détache. 

Ensuite, c’est sur l’autre axe, le longitudinal, qu’il faut travailler. 

Je vais te laisser faire. On change d’outil. Regarde celui-ci, très mince, avec un manche droit. Ce silex est particulièrement dur, il est parfait pour détacher des lames.

Pour savoir où commencer, tu observes bien l’ivoire. Tu vois ces fines lignes ? Elles se sont formées lors du séchage. C’est en les suivant que tu pourras creuser le plus facilement. 

Insère le burin le long de ces fissures et suis-les. Lorsque tu auras terminé cette fente, tu en feras une autre pour obtenir une longue lame presque plate.

N’aie pas peur d’appuyer. Je vois bien que tu hésites. Ton burin accroche, bute sur l’ivoire ? Cela n’a pas d’importance, tu enlèves ces petits éclats. 

Regarde cette belle lame que tu as obtenue ! On dirait que tu as fait cela toute ta vie ! Non, non, je n’exagère pas, je t’assure !

Poursuivons.

À toi de décider de la taille de l’ornement que tu veux faire. Il te faudra découper un segment plus court, de la longueur que tu souhaites.

Prends ce silex. Jusqu’à présent, tu as travaillé sur la face externe de l’ivoire. Maintenant, pour cette nouvelle étape, tu creuseras à partir de la face interne de la défense. Selon le même geste que tout à l’heure, quand tu détachais le cylindre.

Et voilà ! Le support est aux bonnes dimensions. Il ne reste plus que la partie la plus agréable à faire, l’ornement. Ce n’est plus du débitage, c’est de la gravure. Toujours avec un burin un silex un peu particulier, dont la pointe est ouverte, en forme de « V », dirais-tu. Tu verras, cela donne un beau relief.

As-tu choisi le motif que tu veux insérer ? Tu préfères que je t’apprenne à faire le mien ? Ce n’est pas bien compliqué.

Commençons par observer mon pendentif. Essaie de comprendre, avec tes yeux, avec tes doigts, comment je l’ai réalisé. Tu penses à des lignes courbes ? Non. Regarde mieux. Va au-delà de l’apparence. Suis les traits creusés.

Je vois à ton sourire que tu as compris. Eh oui, ce ne sont que des lignes droites. Étonnant, n’est-ce pas ?

Maintenant que tu sais où évider, je t’apporte un peu d’aide. Tu commences par les deux longs tracés, ceux qui suivent le bord le plus long et qui partagent la surface en trois parties égales.

Le sinueux va apparaître. Ce sont simplement des traits perpendiculaires à ceux que tu viens de faire. Il suffit de les décaler. Au deuxième, tu verras déjà naître le début de la sente ondulée que parcourent les rennes.

Tu y es parvenue ! Ton pendentif ressemble parfaitement au mien. Comme je pense que tu voudras le porter autour de ton cou, il doit être lisse pour ne pas t’écorcher la peau en frottant. Enduis tes doigts de cette poudre rouge et frotte, longtemps, très longtemps. Jusqu’à ce qu’il soit aussi doux que la peau des tout-petits.

Pendant ce temps, je te confectionne un lien tressé.

As-tu vu ? Tu as commencé ce matin, alors que les premières lueurs entraient dans la grotte. Là, les ombres s’allongent. Mais tu as presque terminé.

Percer un trou en maintenant un silex bien droit et en le faisant tourner est la dernière étape.

Penche la tête en avant, je vais nouer le lien derrière ton cou.

Toi, moi, sommes un peu plus sœurs dorénavant.

Episode du 1 juillet

Elle, j'ai beaucoup aimé tes mots de "femme passerelle". Ton idée de cultures qui se mêlent aussi.

Dans mon monde, tout n'est pas si simple.

On dirait qu'il existe deux sortes d'humains. Ceux qui, par peur ou par ignorance, rejettent d'emblée ce qui leur est étranger, ce qui s'éloigne de leurs vies, de leurs habitudes. Qui ne considèrent comme beau ou vrai que ce qu'ils ont rencontré au sein de leur microcosme. L'oeil et les idées à ras de terre. L'ouverture d'esprit, ils ne la connaissent ni ne la pratiquent.

Et puis il y a les autres. Ceux qui savent que nous sommes tous issus, depuis plus ou moins longtemps, de peuples venus d'ailleurs, de pays proches ou lointains, d'autres continents. Nous sommes dans un creuset où se rencontrent les cultures.

La musique, elle existe déjà dans ton temps,je vais donc la prendre comme exemple. Il m'est arrivé, à plusieurs reprises, d'assister à des concerts dont l'inspiration provenait de tous les pays. Douces, tendres, sautillantes, virevoltantes, les notes puisaient leur force dans les musiques africaines, dans celles de l'Orient, de l'Occident. Sans que l'un ou l'autre soit mis en avant. Bien au contraire. Des phrases musicales aux tonalités chatoyantes. Où le voyage au coeur des différentes cultures fait sens. Les différents peuples, dans ce qu'ils ont de plus beau, s'y rencontrent.

Dans ton temps, il en est de même. Tout est partagé, que les voyageurs qui viennent dans ton campement aient mis quelques jours ou de longs mois pour vous rencontrer.

Tu me donnes à voir ta culture au travers des millénaires. Tu es un phare qui jamais ne s'éteindra. Tu deviens un peu lumineuse au fil des découvertes. Les clichés véhiculés sur ton époque s'estompent peu à peu. N'apparaissent que la beauté de vos oeuvres et la paix qui vous habite.

Je suis consciente que j'interprète certainement ce que tu me montres, même si je m'en défends. Ne m'en veux pas. J'essaie de puiser en toi joie et inspiration pour les transmettre à mes contemporains.

Il nous reste peu de temps, sans doute. Tu m'as montré presque tous les lieux, ateliers de ta grotte. Nous parviendrons bientôt dans cet endroit que je n'hésite pas à qualifier de sacré, celui où tu as créé ta Dame à la capuche. 

Et ensuite? Devons-nous nous quitter? Nous aurons accompli notre oeuvre commune. Il me restera à la partager le mieux possible. Avec des lecteurs dont j'espère qu'ils seront séduits par ta vie. Ceux qui en ce moment suivent tes aventures, au jour le jour, apprécient notre dialogue. En sera-t-il de même pour les autres?

Tu vas me dire que je suis trop impatiente. Ne pas se projeter. Rester dans ces moments rares de nos rencontres.

Episode du 2 juillet

Elle, nous sommes soeurs. Confidentes aussi. À qui, mieux qu'à toi puis-je confier mes tourments? 

Je me souviens de tes paroles: "Au commencement, il y a cette défense de mammouth". Comme toi, j'aime les commencements. Ce bonheur qui s'annonce,cet élan qui nous attise.les aubes claires où le jour sera radieux. Une rencontre qui fait briller les yeux. Des sentiments naissants que l'on amplifie.

Mais il y a aussi les crépuscules. Ces moments où quelque chose de la clarté du jour s'amenuise puis s'éteint. Pour ne pas réapparaître le lendemain.

Je déteste les fins.

Celle de nos rencontres que j'entrevois. Où tu me manqueras. " Il ne tient qu'à toi de les faire revivre" me diras-tu. Je m'incline, tu as raison. Nous changeons toutes deux sur la surface d'un anneau de Moebius. Je sais que, où que je sois, toujours tu seras là. Qu'il me suffira de fermer les yeux pour te retrouver.

La fin d'un amour. Ces heures heureuses qui s'etiolent. Où l'envie de vivre seule est plus forte que celle de rester à deux. De reprendre la liberté qu'on a laissée se dérober. Les disputes, le ressentiment qui prennent le pas sur la félicité. Ne rien regretter, me diras-tu encore. Aller de l'avant, sa propre vie est plus importante que tout.

Si je ne les aime pas, ces fins-là, sans doute est-ce parce qu'elles me mettent face à mes choix bien souvent mal gérés. Un aveu d'impuissance.

Les fins de vie. Voir un proche, très proche, perdre jour après jour l'appétit, les forces. Le sentir dominé par la douleur et l'attente. Celle qui le délivrera. De cette incapacité grandissante à accomplir le moindre geste pourtant familier: se lever, s'habiller, manger, s'emerveiller, espérer.

Se libérer de cette peur que l'on garde pour soi, par pudeur. Remercier ceux qui aident, d'un sourire triste. À quoi bon, semble-t-il dire. Je ne serai bientôt plus là.

Ces fins, sont certainement les plus difficiles à vivre. Elles demandent d'aller au plus profond de soi, puiser l'Amour que l'on a au fond du coeur. Et donner. Parce que cet instant est fragile, que seuls les sentiments que l'on montre étayent cet équilibre précaire.

" Il ne tient qu'à toi..."

Elle, je t'écoute. Tu me permets de faire face.

Episode du 15 juillet 2020

Depuis quelques semaines, je n’ai rien écrit. Pas un mot. Il m’a fallu cette suspension pour retrouver du silence intérieur, les empreintes de tes traces à suivre. Pour que je puisse permettre de nouveau à mes pensées de divaguer, que les mots me rejoignent, se répandent, sans crépitement parasite. Que je relise les pages précédentes, elles me sont déjà devenues étrangères. Que le dialogue avec toi redevienne naturel, centré sur Toi, qu’il soit aussi vrai que possible. 

Le vrai, ou l’apparence du vrai, dans un récit, vois-tu, c’est primordial. 

Qu’en est-il dans un roman préhistorique, je l’ignore. Tu l’as bien compris, je ne suis en rien archéologue, encore moins préhistorienne. Je n’ai jamais participé à une quelconque campagne de fouilles. Les codes des écrits sur ton temps, je ne les connais pas, mais peu importe. Je les réinvente. 

J’écris comme j’en ai envie, en suivant ma propre cohérence. J’aurais pu imaginer des personnages, leur faire vivre une multitude d’aventures. Cela ne m’aurait pas convenu. Tu l’as compris, j’aime l’intériorité. Et puis… tu es venue à ma rencontre. Un dialogue entre nous m’est apparu comme la forme évidente du récit. 

Une rencontre. 

Des paroles. 

Une attache.

De l’affection.

De la sincérité. 

De l’authenticité. 

Le vrai, dans ce récit, je l’ai sans cesse voulu. Celui venu de nos confidences, du quai de la franchise que nous avons prudemment approché, où nous nous sommes amarrées.

Et le vrai historique ? me diras-tu. N’aie crainte. J’ai lu un nombre incalculable de thèses, d’articles scientifiques, d’ouvrages. J’ai suivi pas à pas l’évolution des représentations sur la vie de tes congénères au cours du siècle dernier, sur l’interprétation des artefacts retrouvés. J’ai engrangé des données, elles sont devenues le cadre de mon récit. 

Me rendre sur place, à l’entrée même de ta grotte actuelle, suivre le ruisseau qui la longe, faire tinter les draperies de calcaire dans ton deuxième campement, cheminer sur les affleurements de silex… 

M’imprégner de ton temps si lointain. 

Ensuite, il m’a fallu concilier entre le respect du passé et la liberté fictionnelle, simplement pour être plausible.  

Pas question, au risque de lasser le lecteur, de rédiger ce récit comme une thèse. Là n’est pas le propos.

Aller du particulier au général, entremêler leurs fils, naviguer sur ces cercles. Rendre compte a minima de la topographie, de la végétation, des connaissances acquises sur les vêtements, les parures, l’art de la chasse, celui de la gravure. 

M’infiltrer dans ton modèle de société. 

Et avant tout, dans ton esprit.

Episode du 5 août

Toi, tu t’inquiètes d’être plausible. Puis-je te rassurer ? 

Être plausible, c’est se reconnaître, se retrouver. 

C’est voir, en quelque sorte, les personnages, c’est entrer dans leurs doutes, leurs pensées les plus fécondes. C’est aussi, lorsqu’on se trouve sur les lieux décrits, se dire « Oui, c’est bien là, je ne me suis pas trompée. » C’est distinguer un outil, une gravure, c’est chercher, en regardant un silex débité, les différents axes de découpe. C’est tailler un os, l’inciser et le mettre autour de son cou. C’est suivre les intentions que portent les mots. 

C’est reprendre à son compte, s’identifier, dirais-tu.

 

Dans ce que tu écris, je reconnais ma vie, les lieux que j’ai traversés, les croyances, les vigueurs de ma tribu. Je reconnais mes joies, mes gestes, mes inspirations. Je reconnais également le chemin de création que j’ai parcouru. 

Ce chemin, j’ai l’impression que nous le vivons en parallèle. Ce n’est pas un hasard si nous sommes sœurs par-delà les âges. Chacune avec ses outils. Ses mains, ses rêves. Ses essais, ses ratures. Lever les yeux au ciel avant d’écrire pour toi, de choisir une pièce d’ivoire pour moi. Un territoire presque vierge. 

Seul le désir est présent. Le besoin aussi, très certainement.

Sentir, au plus profond de soi, que quelque chose vous appelle, dont on ne connaît pas encore les contours. Forme vaporeuse que le vent s’amuse à dissiper. Des limbes d’inspiration s’accrochent parfois, copeaux qu’il nous faut recueillir. 

Les esprits se dissimulent, ils n’apparaissent que subrepticement. Si à ce moment-là nous sommes inattentives, froissés ils repartent. 

Il faut alors se rassembler, s’irriguer de la matière que l’on veut ciseler. L’apprivoiser, qu’elle devienne source de vie.

 

Exactement comme avec le père de mes enfants. Il m’avait fait un signe. J’étais prête. Je l’ai entendu. Nous avons appris, à gestes mesurés tout d’abord, à nous apprécier. Sans rien dire souvent. Simplement écouter le chant intérieur de l’autre. Savoir s’il résonne en accord avec le sien.

Une harmonie rassurante, exaltante.

Un son grave tout d’abord, au lent battement. Semblable au piétinement des rennes sur le sol encore humide de la dernière pluie. Peu à peu, des échos plus vifs s’égrènent. Éclats de vie à venir. 

Et lorsque la musique semble vouloir disparaître, des notes plus aiguës encore s’envolent, discrètes, dans un pépiement de joie. 

Ce sont ces ultimes bribes qui enfantent.

 

Tes mots, mon ivoire sont nos amants insatiables. Nous les avons choisis pour leur douceur, leur couleur, pour les rêves enfouis qu’ils permettent, en une caresse, de faire ressurgir. Ils nous accompagnent. 

Est-ce nous qui leur permettons de vivre ou bien avons-nous besoin d’eux pour exister ? Tu connais la réponse. 

 

Tu sais, les nuits où la lune est si ronde, quel pouvoir ils ont sur nous. Par-delà le ciel obscur, par-delà la clarté des étoiles, leur esprit se joint à nous, nous soustrait du temps, sans que nous puissions résister.

Laissons-nous emporter. 

Peu importe le moment. 

Episode du 8 août 

Avant d’en arriver à cette figurine que je suis en train de sculpter, je me suis essayée à de nombreuses créations. Toutes représentaient la féminité, la fécondité. 

Je t’ai déjà montré celles que j’ai déposées au plus profond de la grotte. Des formes pleines, odes à l’enfantement. 

Lorsque mon deuxième enfant a grandi, j’ai voulu la figurer. Toute jeune encore, dans cet âge où l’on bascule entre enfance et adolescence, elle présentait des signes que j’appréciais. Curieuse, habile au travail de l’os, elle apprenait vite. Sans doute me succèdera-t-elle lorsque je ne serai plus. Elle prendra ma place de maître ici, à moins qu’elle ne change, comme je l’ai fait, de campement, qu’elle ne parte loin, là où les sculpteurs d’ivoire font des merveilles.

Je n’étais pas encore très experte à cette époque-là. Mais cela m’importait peu. Je ne voulais pas créer une statuette ressemblante, aux détails prononcés. Simplement une forme, une esquisse d’un être encore en devenir. Sans visage reconnaissable ; le sien se modifiait sans cesse au gré des sentiments, des vents, des lunes qui se succèdent. 

Elle avait hérité de son père, bien plus que de moi, cette silhouette longiligne, aux jambes interminables façonnées par ses nombreuses courses sur les sentiers. Elle y cherchait, comme moi, l’esprit des arbres, celui des petits animaux cachés dans les hautes herbes. Parfois, elle s’arrêtait. Droite, immobile, le menton relevé, les yeux fixés sur l’horizon. C’est cette image-là que j’avais voulu représenter.

J’avais choisi le cœur d’une belle défense de mammouth, celle d’un jeune sans doute, encore empli de vie. Le père de mes enfants m’avait, comme à son habitude, confectionné des silex bien tranchants. Et j’ai taillé, à grands pans ôtés tout d’abord. Pour figurer le menton et mieux mettre en valeur la tête. Une ligne de découpe très droite que je n’ai pratiquement pas retouchée. Une seconde, oblique, la rejoignant. Poitrine à peine naissante. Deux autres dans le dos pour marquer la taille. Et le mouvement des jambes. L’une un peu plus avancée que l’autre. Il m’avait suffi de rainurer l’ivoire pour le figurer. Quelques légères incisions pour mettre en relief sa longue chevelure, qu’elle n’attachait jamais. Quelques traits pour exprimer son sexe bombé. 

Ceux qui à ton époque ont sans doute retrouvé cette statuette ont dû penser qu’elle devait être l’œuvre d’un apprenti. Une technique sommaire, aucun détail, aucun ornement. Mais un matériau précieux, que seuls ceux qui maîtrisent la gravure, le polissage, ont le droit d’utiliser.

Une statuette naïve, dirais-tu. 

Où l’apparente simplicité demande un regard plus attentif. Tu vois, ce sont ces traits à peine esquissés qui m’émeuvent. Pas besoin d’une multitude de détails pour aller à l’essentiel. 

D’autres mères ont certainement reconnu leur enfant dans cette figurine. 

Tout en sobriété, le particulier devient général.

Être maintenant maître dans ce travail si singulier de l’ivoire n’a pas changé mon point de vue. L’habileté dans les gestes techniques est bien entendu nécessaire, mais le primordial est l’émotion. 

Ce ne sont pas des ciselures parfaitement alignées qui rendront une statuette troublante. Il faut ce quelque chose de plus dans l’intention. Trop de technique n’apporte souvent que du froid. La chaleur de la vie se trouve ailleurs. 

Episode du 9 août

Elle, merci une nouvelle fois pour tes paroles. Ce « quelque chose en plus » dans l’intention, je le ressens, tout comme toi. Tu choisis l’ivoire, je choisis les mots. Ne pas verser dans la profusion du discours, mais trouver le mot ou le geste juste. Celui qui fait sens. Celui qui attire vers un imaginaire proche du nôtre.

Je n’ai jamais aimé les circonvolutions, j’en oublie la trame du récit lorsque j’en lis. Délayer, diluer, remplir des pages n’est pas essentiel.

Ce récit, ton, notre récit, ne sera pas long. Il est, je l’espère, suffisamment concis pour libérer. Ne pas tout expliquer, mais suggérer, permettre à chacun de compléter avec son propre ressenti.

 

Ce que tu appelles l’imaginaire, je le nomme dialogue avec les esprits. Une osmose de pensées. Voir de plus haut lorsque l’oiseau s’infiltre en toi, courir plus vite quand on devient renne traqué. Percevoir la peur du poisson quand les mains le sortent de l’eau, que son souffle s’accélère avant de s’éteindre. Être la chaleur de la pierre caressée par le soleil. Prendre part à la danse des feuilles, frisson au lever du jour. Sentir la pulsation du ventre d’une femme tandis que son enfant s’annonce.

Éclats de vie.

Regards aimants sur ce qui nous entoure.

 

Tu ne le sais pas, je ne t’en ai pas encore parlé, mais tout près de cette grotte où nous nous rencontrons, un site a été érigé, en ton honneur. En hommage à ce cœur d’ivoire que tu tiens en ce moment entre tes doigts.

Je connais déjà son devenir, mais je ne voudrais certainement modifier ni cours du temps ni inspiration. Sache seulement que c’est cette figurine à venir qui m’a menée jusqu’à toi.

 

Ne me dis rien. Nous aurons l’occasion de parler encore lorsque j’aurai terminé. Je ressens une très grande force en moi. Je sais que ce que je m’apprête à créer sera insolite, ne ressemblera en rien à ce que j’ai pu voir ou faire jusqu’à présent.

Je sais déjà qu’il s’agit d’une offrande. Celle que je destine au père de mes enfants. Il est vieillissant, tout comme moi. Il partira certainement avant moi vers le monde des esprits. Je placerai près de lui cette statuette à venir. 

Ce sera mon dernier geste d’amour.

 

Elle, je demeure près de toi. Collée à la paroi de ta grotte pour m’effacer. Rester spectatrice, les yeux et le cœur ouverts. Il te faudra certainement de longues journées pour achever cette offrande. Je serai toujours là. Dans l’ombre. Attendant ta lumière. 

 

Si je suis importune, dis-le-moi.

Je sais les bienfaits de la solitude.

Episode du 21 août repris et complété le 24 septembre

Certitudes fissurées

Elle, il est temps pour moi, même si les lecteurs ont compris mon intention, de raviver une nouvelle fois ton éclat. 

Femme de la Préhistoire, femme tout d’abord.  

Tant de millénaires ont porté haut la valeur de la masculinité. Le beau était considéré comme indubitablement créé par un homme. L’art préhistorique, longtemps pensé en tant qu’art viril. Les œuvres picturales, statuettes, armes, des artefacts créés par des hommes pour des hommes. Une intention initiatique au travers des pointes de sagaies ou de figurines féminines aux détails anatomiques que l’on a pensés pédagogiques. 

Tu dois sourire à de telles estimations. Bien éloignées certainement de la vie de ton groupe, de ceux même que vous côtoyez. 

Mais les certitudes de mes presque contemporains, au fil des découvertes et de leur interprétation, se sont fissurées. Pour que le cœur de la vérité se rapproche de sa juste place. Nous en sommes encore bien éloignés. Tant de traces disparues courbent notre vision. Nous semblons des êtres venus d’un autre monde, tentant, par le biais de fragments d’indices, de ressusciter une culture. Navigateurs sans carte ni boussole, cherchant inlassablement une Terre des origines. Se fiant aux vents et aux courants sans les connaître, n’ayant pour tout repère que des esquisses de mappemonde, où l’absence de terre ne signifie rien, si ce n’est que la découverte n’en a pas encore été faite.

Tu le sais bien, je le sais aussi, un seul indice vous manque et tout est ébranlé. Terres encore inexplorées, que reste-t-il de vos rituels, si du moins vous en aviez ? Ni paroles ni gestes ni offrandes que le temps a délitées. Un galet parmi d’autres, peut-être support d’une offrande. Rien ne permet aujourd’hui de le distinguer de ceux qui l’entourent. Nous ne pouvons qu’imaginer.  

Nourrie de rêves, de fantasmes, de clichés centrés sur l’érotisme ou la sexualité, le reflet de la femme préhistorique s’est attardé dans l’ombre de la soi-disant hégémonie masculine. Reléguée aux foyers, au tressage, à l’éducation des enfants, l’image de la femme s’est immobilisée dans l’obscurité des grottes. 

 

Tu me permets de t’approcher, de te comprendre.

Je ne puis, pour te révéler, qu’esquisser les signes de tes espoirs, de tes croyances, de ton enthousiasme, de ta force créatrice.

Episode du 24 septembre

Traits ardents 

 

 

Cette nuit, sans faire davantage de bruit que le vent apaisé, tu t’es éloigné. Toi, qui si longtemps m’a accompagnée, qui sans cesse t’émerveillais de mes créations, tu n’es plus. Ton épaule, au creux de laquelle j’aimais me réfugier, est ce matin froide. Tes mains, si habiles à tailler les plus beaux silex, sont maintenant raidies. Tes yeux clos. Ton souffle a été dérobé par les esprits. Tu es là, recouvert des peaux que nous avions préparées alors que nous étions encore très jeunes, celles où nous avons blotti nos rêves et nos émois. Elles en préservent à jamais l’empreinte. 

Je t’avais parlé de cette offrande que je te ferais lorsque tu t’en irais. Tu en avais aimé l’idée. Je l’avais dessinée sur le sable qui longe le ruisseau, délicatement, avec la pointe d’une brindille. Tu en avais suivi les traits du bout des doigts avant de l’effacer d’un revers de main et de me sourire. Nous ne pouvions encore pressentir que ce jour viendrait, que tu serais le premier à rejoindre un monde que nous ne connaissons pas. 

Il est temps aujourd’hui. 

Tout au fond de notre grotte, j’ai mis de côté un fragment d’ivoire de mammouth. Un délicat fragment qu’une fois travaillé je scellerai dans ta paume. J’en avais apprécié la teinte. La douceur. Aussi émouvantes que la peau de ton torse. 

J’ai besoin d’une vive lumière. Que le soleil atteste de sa vigueur et la distille entre mes mains. Qu’il soit témoin de la fougue, de l’ardeur que j’insèrerai dans mes gravures. Que la brise vienne onduler ma chevelure et pose son ombre sur l’ivoire. Que les ramures ajustent leurs tracés et deviennent entailles sur l’horizon. Traits ardents que j’imiterai. Que mes doigts se lacent sur le silex. Que mon regard se dissimule. Que mes lèvres murmurent des mots d’attachement et d’affection, qu’elles les laissent ployer et s’enrouler en torsades aimantes. 

Episode du 25 septembre 2020

Elle, en t’écoutant, j’ai envie de retenir le temps. Garder bien serrée autour de mon poignet la brindille d’herbes odorantes que j’imagine liée à toi. Humer ses senteurs, les préserver. Souffler la flamme du vent pour qu’il ne puisse les dissiper.

Ne plus penser ni au passé ni au futur. Demeurer dans l’ici et maintenant. Ne plus rien envisager si ce n’est ce que nous partageons. 

Retenir les mots. Tu sais à quel point ils sont volatiles. Un peu comme des papillons au vol éphémère. Toujours à la recherche d’un lieu où se poser. Là où ils se sentent en confiance, en sécurité. Là où ils puisent au nectar de ceux qui les entourent. Se nourrir les uns des autres et s’envoler de nouveau.

Retenir nos gestes. Les laisser ricocher sur le miroir de nos idées, puis suivre un angle inattendu. Ne jamais les laisser succomber à la compulsion. Les rattacher au présent, au rayon de soleil déchirant l’averse, au tomber gracieux de la feuille que la saison a parée de pourpre et d’or.

Retenir notre confiance. De la rencontre aux confidences, nous avons cheminé. Tu es prête à créer une merveille. Par amour. Qu’elle qu’en soit la raison, ton œuvre à venir restera au travers des temps. Son intention, je l’imagine, je te la prête. C’est en te côtoyant que j’ai pensé qu’il ne pouvait en être autrement. Un don de soi. Une offrande de ce que l’on a de meilleur à un être si cher. Qui même s’il n’est plus là en reconnaitra la préciosité. 

Remettre à celui que l’on a tant aimé une image de soi pourrait paraître orgueilleux dans ma société. Parce que nous sommes encombrés de faux-semblants, de préjugés, que nous n’allons que rarement vers l’essentiel de la vie.

Je sais que tu es différente. Que cette statuette portera en elle autant de toi que de lui. Elle sera œuvre commune. Parce qu’il a taillé le silex que tu vas utiliser, mais aussi parce que la coiffe précieuse que tu vas y graver a tant de fois été ordonnée par ses mains. Il te savait belle, il te voulait unique. 

Tu sais aussi, tu me l’as dit, que ce sera une création sans précédente. La première d’une lignée. Une plantule brisant la gangue de la terre, ayant depuis longtemps nourri ses racines d’un terreau d’amour. Elle attendait ce moment.

Je retiens mon souffle. 

Je retiens mes mots.

Je retiens ta lumière. 

A suivre...

Le texte en italique, ce sont les mots de Elle. Le restant appartient à la narratrice. 

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Mis à jour le 25/09/2020

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