Sans regret ni adieu

Nouvelle noire

Christiane Laborde 2016

C’est une nuit violente. Le vent pousse ses bourrasques ébouriffantes sur la ville. Dans le stade, les ampoules des projecteurs s’éteignent l’une après l’autre. Coup du sort? Signe du destin ?

Les joueurs regagnent en courant les vestiaires. Seuls leurs cris se déploient dans le crépuscule. Une voiture s’approche, vitres teintées relevées. Un relent de soufre envahit le stade. Les lignes blanches semblent s’accoupler, elles séquestrent mon regard. Le vent rageur rabat ma capuche. Je ferme les yeux à demi.

Les grilles et les poteaux du stade sectionnent l’horizon, lames impitoyables. Leur silhouette se découpe sur le gris du jour couchant, comme tu as tranché dans ma vie naissante. Ce silence, quand il ne reste plus sur la pelouse que les herbes malmenées par les joueurs, il ne m’oppresse plus.

 

Tu es dans ma ligne de mire. Tu ne m’échapperas pas.

Dans une heure la nuit basculera. Dans une heure, je vais te descendre.

Sans regret ni adieu. 

Je n’oublierai jamais le jour où nous nous sommes rencontrés. Trois mois d’errance, de froid, de peur, de vie semi-clandestine nous laissaient épuisés. J’avais tout quitté, ma famille, l’horreur et l’oppression. Ma femme, je ne pouvais pas l’abandonner. Seule, elle n’aurait plus eu de destin. Elle a soupiré, mais elle est partie avec moi. Parce que je l’aime, parce qu’elle m’aime. Parce que la vie dont nous avions rêvé n’était plus concevable dans notre pays. La guerre, la religion, le fanatisme, tout se confondait sous les éclats de bombes. Fuir. Loin. Vers cette Europe que nous imaginions pacifique et accueillante, un Eldorado qui n’attendait que nous. J’avais été mis en garde par certains amis partis plus tôt que moi ; le paradis était une jungle. Sans foi ni loi. Je ne les ai pas crus, j’ai pensé qu’ils préféraient ne pas ébruiter leur vie meilleure. Nous étions si nombreux à vouloir nous échapper. Et si des centaines de milliers d’entre nous venaient à passer ? Et si nous étions bannis ? Cela ne pouvait être. Comment des hommes, nos frères, pourraient-ils ne pas nous comprendre ?

C’est donc emplis d’espoirs que nous sommes arrivés. À deux, il nous a été plus facile de faire face. Beeta ( prénom persan signifiant unique) m'a entouré de son amour. Elle voulait y croire. Elle y a cru.

 

Le premier mois passé en France fut difficile, la promiscuité, la précarité étaient dures à supporter. Mais notre bonne étoile veillait sur nous, on nous proposa un transfert vers une maison d’accueil à Toulouse. Nous n’avions plus d’argent, nous n’avions pas de papiers… on nous offrit le voyage. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés parmi d’autres réfugiés politiques. C’est ainsi que nous t’avons rencontré. Mon diplôme d’architecte n’était pas reconnu en France, mais tu cherchais quelqu’un pour te seconder. Tu es venu, nous avons fait connaissance, tu m’as embauché. Au noir, c’est certain, mais que demander de plus quand on est livré au bon vouloir du pays qui nous accueille ? Beeta tenait chez nous un restaurant, il te fallait quelqu’un pour préparer tes réceptions. 

 

Ton attention m’est apparue bienveillante. Sans doute parce que j’avais besoin d’une épaule stable. D’une lueur claire dans les ténèbres de notre vie. Nous étions arrivés harassés, nos maigres effets sur le dos, nous demandant comment nous avions pu subsister, nous avions survécu, malgré tout. Tu nous as pris sous ton aile. Tu m’as fait miroiter un avenir. Je connaissais à peine ta langue, patiemment, tu m’as appris l’essentiel. Et peu à peu, tu m’as rattaché à tes projets. Tu nous hébergeais, tu me disais croire en moi, tu me disais que tu allais me prendre comme associé, ou me faire rencontrer des cabinets d’architectes qui pourraient m’embaucher. Je t’ai cru…

 

Les premiers mois, tout se passa bien. Nous avons travaillé dur sur ton nouveau projet. Nous rentrions souvent tard, Beeta était toujours là, souriante, pour nous accueillir avec un de ses plats ensoleillés. Les dernières semaines, il nous a fallu donner davantage encore de notre temps. Je suis resté plusieurs jours dans le studio contigu à ton cabinet. Tu me disais aller à des rendez-vous avec certains de tes collègues. Je t’ai cru. Beeta me manquait. Mais notre futur était en jeu. Je n’avais pas le choix. 

 

Le mercredi soir, nous allions ensemble jouer au foot. Nous y étions rivaux, mais une fois la porte des vestiaires passée, nous retrouvions notre amitié.

Pourtant, la veille, en revenant seul, j’ai ressenti une indicible peur. La maison était silencieuse, tu n’étais pas encore rentré. C’était comme un coup de poignard dans le cœur, d’autant plus violent qu’il était sans raison. Tout était calme, Beeta lisait sur la terrasse, les joues un peu plus roses que d’habitude, j’ai mis cela sur le compte de la fraîcheur du vent.

Nous avons écourté notre soirée commune, le lendemain, tu aurais une journée difficile : défendre « notre projet ». Un gros marché, un appel d’offres qu’on ne peut absolument pas laisser de côté.

Tout était prêt. Nous y avions conjugué au présent nos racines, nous avions entremêlé nos cultures. J’aurais aimé venir le soutenir avec toi, ce projet. Tu as préféré y aller seul. Tu sais comment les prendre ces gens-là. Je t’ai cru.

Demain, nous fêterons assurément tous les trois cette victoire.

 

Je t’ai suivi. Plus rien n’était possible chez nous. Toi, mon bien-aimé Parsa (prénom persan signifiant pur) tu m’as emportée dans cette vie d’errance. Fuir. S’échapper, loin. Très vite nous avons eu de la chance. À Toulouse, tout le personnel de l’association qui nous hébergeait a remué ciel et terre pour que nous puissions nous créer un lendemain ici. Il est arrivé à point nommé. Il nous a pris tous deux sous sa coupe. Vous vous entendiez bien. Il semblait avoir de la considération pour nous. Il me disait que tu avais une belle imagination, que sans toi son projet n’aurait jamais pu être aussi abouti. Il me disait que j’étais admirable, que j’avais cette beauté farouche que donne la vie âpre de notre peuple.

J’ai accepté ses compliments, non sans retenue. C’était mon devoir d’épouse que de faire bonne figure envers celui qui te promettait enfin la sérénité.

 

Pendant de trop nombreux jours, tu as été absent. Tu devais travailler plus dur encore à votre projet. Cinquante kilomètres nous séparaient. J’aurais aimé rester avec toi, mais il avait besoin de moi. Je souhaitais plus que tout acquitter notre présence, je le croyais lorsqu’il disait vouloir régulariser ton travail, le faire reconnaître. Il me confiait apprécier mes recettes venues de si loin, la douceur qui les enveloppait.

 

De soir en soir, ses exigences sont devenues plus insolentes. L’homme que je croyais civilisé s’est mué en barbare. Je lui appartenais, j’étais une chose, moins considérée encore que ne le sont les femmes dans notre pays. Devant mes retenues, il a ri tout d’abord, puis s’est fait plus pressant. Jusqu’au jour où il a perdu patience. Violemment. Je t’ai appelé au secours en silence. Tu ne m’as pas entendue. Pour toi, j’ai fermé les yeux, j’ai serré les dents, j’ai oublié qui j’étais.

Ce matin, j’ai eu des nausées.

Ce soir, vous revenez.

Je t’attends, seule ma détresse m’escorte. La honte m’envahit. Le désespoir m’étreint. 

Lorsqu’il franchit le seuil, nous comprenons.

Dans son œil de vainqueur flamboie un parfum de dédain.

« Mon projet est accepté », sont ses seules paroles. Pas un seul merci, pas un seul regard bienveillant. Il part dans son bureau en claquant la porte.

Désemparés, nous nous dévisageons. La stupeur fait place à la colère. Une rage d’autant plus féroce qu’elle est muette. Nos silences s’unissent. La main dans la main, nous nous éloignons dans le jardin.

 

De cette descente aux enfers, nous sortirons. Coûte que coûte. Parce que nous sommes l’un pur, l’autre unique.

À voix chuchotée, nous nous livrons, nous nous délivrons. À cœur ouvert, à cœur fissuré.  

Plus que quelques heures à faire semblant.

Un revolver est caché dans son bureau. Demain soir, nous nous rejoindrons au stade.

Nous étions intermittents, nous devenons acteurs. L’âme guerrière de nos ancêtres a ressurgi.

 

« Au début, tout allait bien entre eux. » dira la rumeur. L’épilogue de cette tragédie ne nous appartiendra plus. Les langues ignorantes et acérées prendront le relais.

 

Dans la pénombre du stade, nous nous retrouvons. Seuls sur le terrain, colère déployée.

Le souffle du tir s’évanouit, bouffée de haine salvatrice, dans les sanglots du vent. Son sourire destructeur se fige.

Sans un regard vers sa silhouette affalée, nous partons. Vers où, nous n’en avons aucune idée.

Demain nous serons loin. Vers un ailleurs, s’il existe, où nous reconquerrons la paix.

Fuir, fuir encore.

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Mis à jour le 23/11/2019

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